L’assertion senghorienne, qui est l’objet de notre propos, « l’émotion est nègre, comme la raison est hellène », dissociée de son contexte discursif reste de facto incomplète, voire culturellement réductrice. Et c’est ce qui a poussé nombre de critiques, comme Cheikh Anta Diop ou certains chantres de l’african personality comme Wole Soyinka, à lui opposer une fin de non recevoir, d’autant plus qu’une culture africaine purement intuitive reste très équivoque, voire inexistante. Par ailleurs, si on se réfère à l’article consacré à ce sujet dansLiberté 3, Senghor ne soutient pas catégoriquement que la culture négro-africaine est une culture purement intuitive, dénuée de toute raison, mais qu’elle aurait fondamentalement la sensibilité comme moyen primaire d’accès à la connaissance de l’être, de l’univers en son sein. Cela n’étant bien sûr qu’une première étape comme Senghor tentera plus tard de l’expliquer :
« Il reste que le Blanc européen est d’abord discursif ; le Négro-africain, d’abord, intuitif. Il reste que tous les deux sont des hommes de raison, des Homines sapientes, mais pas de la même manière » (Senghor, 1977 : 92).Le Nègre n’est pas dépourvu de raison, mais sa raison n’est pas discursive comme celle du Blanc ; Senghor écrit : "...elle est synthétique. Elle n’est pas antagoniste ; elle est sympathique. C’est un autre mode de connaissance. La raison nègre n’appauvrit pas les choses ; elle ne les moule pas en schèmes rigides, éliminant les sucs et les sèves ; elle se coule dans les artères des choses, elle en épouse les contours pour se loger au cœur vivant du réel. La raison européenne est analytique par utilisation, la raison nègre est intuitive par participation" (souligné par l’auteur) . Cette raison nègre participe de l’émotion : "L’émotion est nègre, comme la raison hellène" (souligné par l’auteur) C’est cette émotivité qui permet de rendre compte de l’originalité et de la différence du Nègre : "J’ai souvent écrit que l’émotion est nègre. On m’en a fait le reproche. A tort. Je ne vois pas comment rendre compte, autrement, de notre spécificité, de cette négritude, qui est "l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir". Mais le nègre est également rythme et danse : "Il est un être rythmique. C’est le rythme incarné" ; "Instinctivement ils dansent leur musique, ils dansent leur vie » (souligné par l’auteur) ; Et il s’exprime aussi par l’image et le rythme : "Par l’image rythmée" . Au fondement de l’art nègre, Senghor place donc l’émotion et la sensibilité, l’instinct et la spontanéité, le rythme et la danse, l’image rythmée et l’image analogique. Grâce à quoi le Noir serait un créateur inné ; son don de création est naturel ; il n’a besoin, pour créer, ni d’encadrement, ni d’enseignant ; sa créativité est spontanée et toute naturelle. C’est pourquoi Senghor rencontre les conceptions de Pierre Lods, peintre français installé à Brazzaville (Congo) et créateur de l’Ecole de Poto-Poto, et qui, lors du second congrès des artistes et écrivains noirs de Rome (1959), présentait une communication dans laquelle il rendait compte de son expérience de Poto-Poto, grâce à laquelle il avait fait créer des "arts africains modernes", selon les techniques et avec les matériaux modernes de l’Occident (cf. pinceaux, brosses, crayons, toile, papier, couleurs industrielles, etc.). Comme indiqué précédemment, l’esthétique de Senghor se trouve également contenue dans les nombreux catalogues d’expositions d’art moderne qu’il organisait à Dakar, au Musée Dynamique principalement, lors de la belle saison (décembre avril). En effet, lors des cérémonies de vernissage, qu’il présidait personnellement, il prononçait un discours qui faisait office de préface des catalogues. Ainsi, entre 1970 et 1980, Senghor a exposé et fait exposer de nombreux artistes sénégalais, mais également européens ; parmi lesquels : Marc Chagall, Pablo Picasso, Pierre Soulages, Iba Ndiaye, Fritz Hunderwater, André Masson, etc. L’esthétique dans ces catalogues déborde donc les arts sénégalais contemporains, mais permet aussi d’apprécier la vocation critique de l’esthétique de Senghor.... hommage 11 ans déja!!!
kakou diak